Entrevue : Michelle Blanc et sa vision du numérique et du marketing

Honorée par Yahoo! pour ses talents en marketing, décrite comme une des incontournables du Montréal 2.0 et détentrice du compte Twitter le plus influent au Québec, Michelle Blanc n’a plus besoin de présentation. Reine des médias sociaux, elle fait rarement dans la dentelle et la langue de bois. Aujourd’hui elle nous accorde quelques minutes de son temps pour nous parler de sa vision du numérique, mais également vous conseiller sur les stratégies en ligne.

Vous avez récemment été signataire d’un manifeste pour un Québec Numérique. Vous mentionnez le besoin de créer deux agences publiques qui relèveraient du Gouvernement du Québec, soit l’Agence du numérique et un Conseil national du numérique. Quels rôles auraient à jouer les entreprises et PME du domaine des technologies selon vous?

Les PME et leurs dirigeants pourraient certainement jouer un role d’expert-conseil. Cependant, le fait est que la question numérique outre-passe le milieu des affaires. C’est un sujet beaucoup plus large que les entreprises. Ainsi, les entreprises numériques ne sont pas le numérique.

Je le vois plutôt comme un levier social qui touche autant l’éducation, la santé, le transport, le commerce, etc. Par exemple, nous avons pu entendre parler des Google Cars : des voitures automatiquement conduites qui pourraient révolutionner le secteur des transports. Alors qu’en Estonie on enseigne de façon obligatoire la programmation à certains étudiants, ici on s’obstine encore à savoir si le numérique en vaut la chandelle.

L’histoire de l’électricité ressemble d’ailleurs à celle du numérique. À l’origine, une poignée d’entreprises se partageaient les parts du marché. Un oligopole surplombait l’industrie. Puis, des visionnaires y ont vu davantage qu’un outil. Parmi ceux-ci, René Lévesque qui a mené à la nationalisation des ressources.

Malheureusement, cette perception est peu partagée par les milieux politiques. Alors que la formation à distance permettrait à un jeune de Chicoutimi d’étudier au MIT (Massachussets Institute of Technology) sans se déplacer, le récent Sommet sur l’éducation au Québec n’a fait aucune mention de l’importance du numérique dans l’avenir de l’éducation. Également, j’ai eu un récent accrochage avec François Legault qui affirmait que le numérique n’est qu’un outil. Si Lévesque avait eu la même perception de l’éléctricité, on n’aurait pas Hydro-Québec aujourd’hui, un fleuron québécois qui fait l’envie à l’international.

Les chiffres sont évocateurs. Dans le monde, le numérique a plus d’impact économique que l’énergie et l’agriculture mis en ensemble. Plus près de chez nous, dans la Province du Québec, ce secteur représente 40 000 emplois avec des retombées de 25 milliards de dollars. En contrepartie, le tourisme est doté d’un ministère malgré ses retombées de 10 milliards de dollars.

De façon générale, que pensez-vous de la présence numérique des PME québécoises et canadiennes?

Les PME d’ici devraient immédiatement renforcer leur présence numérique. À chaque mois, entre 40 à 60% de l’argent dépensé par les consommateurs canadiens sort du pays. C’est sans compter le 60% restant qui est souvent dirigé vers des divisions de gros joueurs américains. On s’entend : Amazon.ca, c’est Amazon USA.

À ceux qui se disent qu’une présence numérique est inutile puisqu’ils ne peuvent vendre leur produit en ligne, sachez que 85% des acheteurs industriels vont magasiner les spécificités des produits en ligne, avant de demander une soumission.

En tant que spécialiste des médias sociaux, quel conseil donneriez-vous aux PME qui souhaitent renforcer leur présence sur les médias sociaux et la conversation avec leurs clients. Le blogue corporatif devrait-il être la première mesure à adopter?

Tout à fait! Je le répète à mes clients et sur mon site : le blogue est le roi des médias sociaux. Facebook n’est pas la panacée. Seuls 10% de vos fans voient vos mise à jour. Vous ne contrôlez pas votre espace et votre page pourrait être effacée à tout moment pour une raison quelconque. Et ne me dites pas que Facebook c’est 1 milliard d’usagers. Le Toile compte 2,5 milliards d’internautes.

Vous avez rencontré des défis de taille au cours de votre vie, tant au niveau entrepreneurial que personnel. Si vous aviez un conseil à donner à un entrepreneur qui en est à ses premiers pas, que lui diriez-vous?

Es-tu passionné ? Mets cette passion en pratique. Tu peux dire que tu es bon, ou tu peux le prouver. Si tu le prouves, tu n’as pas besoin de le dire. Prenez mon site. Je n’ai pas de page produits et services. Depuis 5 ans, on m’appelle et je ne sollicite personne, ne fait aucune publicité. Je fais du pull marketing. Je prouve que je suis bonne simplement.

À ceux qui disent que mon cas est différent puisque je suis une vedette, sachez que j’ai commencé à partir de rien. Je n’avais pas un lecteur, pas un fan, pas un follower. Mon blogue m’a permis d’atteindre mon vedettariat.

Et aux mauvaises langues qui disent que ma renommée vient de mon changement de sexe, faites donc pareil alors!

Quel fut le plus beau moment de votre carrière professionnelle, tous les emplois confondus?

J’ai grandement été touché par l’honneur attribué par MarketingMag, qui m’a reconnue comme gourou marketing internet canadienne-française, dans deux pleines pages de leur revue. Également, avoir été récipiendaire du Prix personnalité Innovation-Vision du Webcomm.

Selon vous, quelle est la plus grande qualité d’un entrepreneur?

Persévérance.

Les trois premières années sont difficiles et plutôt des années de vache maigre.

Vous dénoncez parfois l’abondance de prétendu expert en marketing, référencement, médias sociaux, etc. Pensez-vous que la création d’un ordre professionnel serait la solution?

Oui mais ce serait assez difficile à baliser. Le problème est que les médias sociaux, c’est quelque chose de nouveau. Il serait difficile d’établir des critères très concis. Un diplômé en génie électrique peut être aussi ou même plus compétent qu’un doctorant en marketing. Tout dépend de l’expérience du professionnel.

Quelle serait donc la différence entre ces experts en médias sociaux ?

Prenez-moi, par exemple. Vous voulez savoir la différence entre moi, qui a un tarif horaire de 300$ et un expert qui en demande 100$?

Mes clients sont des gens qui n’ont pas de temps à perdre et qui préfèrent payer pour quelques heures de qualité plutôt que des centaines d’heures à prix moyen. Savez-vous pourquoi? Il vaut mieux s’orienter tout de suite dans la bonne direction que de réaliser après coup qu’on s’est trompé d’expert, et qu’il faut désormais tout recommencer. C’est non seulement plus coûteux en terme financier, mais également en terme de temps. Ce qui est crucial pour une entreprise.

Tout est une question de perception. Dans une autre vie, je vendais des tissus à store vertical, qui étaient à l’épreuve du feu. Ils étaient fabriqués avec des matériaux de qualité. Un produit de haute gamme quoi. Mais j’étais dans un marché émergent et peu connu. Les autres tissus se vendaient à environ 20 cents la verge alors que mon produit haut de gamme se détaillait à plus d’un dollar la verge. Il a donc fallu que les clients réalisent qu’il valait mieux choisir le produit de qualité au lieu de devoir se procurer 2 ou 3 fois le même produit bas de gamme parce qu’il devait être remplacé.

C’est la même chose en ligne. Combien de gens prétendent pouvoir renforcer votre présence pour 50$ par mois. Ils vont ajouter quelques mots clés dans les balises métas. Les clients vont vous trouver lorsqu’ils chercheront le nom de votre entreprise. So f***ing what? Ces gens-là allaient vous trouver de toute façon. Ce que vous voulez, c’est attirer de nouveaux clients.

Vous êtes sans contredit sans artifices et empreinte de transparence. Sur votre blogue, vous révélez souvent certaines bévues en terme de relation publique, commises par certaines entreprises. Brièvement, quel conseil auriez-vous à donner aux entreprises par rapport à l’importance de la transparence corporative?

La transparence c’est de ne dire que la vérité. Ça ne veut pas dire qu’on doit toujours tout dire. Par exemple, j’ai plusieurs clients prestigieux que je ne peux nommer.

Les relations publiques traditionnelles et numériques sont très différentes. Prenez l’exemple du cas de la crise de Listériose chez Maple Leaf Foods. En regard des normes des relations publiques, ils ont suivi les règles de l’art. Mais ils ont oublié le Web. En recherchant Listériose sur Google, on tombait directement sur le site des avocats chargés du recours collectif. Pas une page de Maple Leaf dans les premiers résultats de Google.

Merci beaucoup à Michelle Blanc de nous avoir accordé cette entrevue ! Vous pouvez lire son blog ici.

Publié le a par dans: business, Funio

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